Immersion matinale dans un troupeau de Camargue…

Vers 7h30 ce matin là, j’arrive sur les lieux, le ciel est encore sombre. L’air aurait pu être plus frais pour un début de mois de Décembre. Mais je garde tout de même les mains dans les poches en empruntant le chemin qui ouvre sur plus d’une centaine d’hectares en bord du petit Rhône, à deux pas des Saintes Maries de la Mer. Je sais qu’il y a ici une grosse vingtaine de chevaux en liberté. Mais sur une telle surface, il faut commencer par les chercher avant de faire sa première image. Alors je marche de mon pas le plus enthousiaste en fixant l’horizon qui commence à rosir. J’espère trouver mon bonheur avant que le soleil ne soit véritablement levé. Je passe le long des marais, d’un étang à la surface duquel pêchent différentes espèces de hérons, puis le long du fleuve, calme ce matin. Il n’y a pas de vent. Et pour l’instant, pas de chevaux non plus. Hormis les traces très nombreuses dans la fange.

Photo : Deux jeunes chevaux camargue se battent
Photo : Un cheval camargue essaie de jouer avec un autre, en vain
Photo : finalement, les chevaux camargue se sont calmés

J’aperçois finalement deux petites tâches blanches au loin, derrière quelques tamaris. Puis d’autres encore, elles se suivent les unes aux autres et semblent avancer à bon rythme sur un chemin parallèle au mien, dans la direction opposée. Je presse alors encore le pas. La propriétaire du troupeau m’avait averti que les chevaux remontaient tout le terrain pour être à 9h dans le petit clos où sont placées les mangeoires. Les chevaux Camargue, comme tous les autres animaux qui peuplent le Delta sont impressionnants de précision. Il suffit de passer quelques jours et quelques nuits seul dans la nature pour s’apercevoir qu’ils suivent le rythme solaire comme on adore nos dieux.

Je suis déjà venu dans ce coin là à plusieurs reprises et ma connaissance des lieux va m’être d’un grand secours. Je bifurque entre les salicornes brunes et trouve mon chemin pour attérir quelques centaines de mètres plus loin au même niveau que les chevaux. Encore un peu et je me faisais distancé. Le ciel est désormais bien rose mais le soleil n’est pas encore levé. L’harmonie des couleurs qui m’entourent, typique de la Camargue, suffit déjà à m’émouvoir. Je reprends mes esprits et j’aperçois juste sur ma gauche deux jeunes chevaux en train de jouer. Au même instant – peut-être me suis-je trop précipité ! – le reste du troupeau s’échappe au trot de l’autre côté d’une colonne d’arbres dégarnis. Je continue mon chemin, accompagné par deux retardataires et je réussis à m’intégrer pour de bon au troupeau, parfaitement calme, tournant le dos au soleil levant.

Photo : Deux chevaux camargue se sentent
Photo : tête d'un cheval camargue en train de manger dans la salicorne
Photo : un cheval Camargue se gratte le poitrail

A peine 8h passées, les premiers rayons du soleil font leur apparition. Immédiatement, les oiseaux se mettent à chanter pour fêter l’instant. Les chevaux semblent profiter autant que mois de cet apport de chaleur bienvenu. Voilà la Camargue comme je l’aime. Un seul regard ne suffit pas à embrasser toute sa splendeur. Il y en a pour les yeux, pour les oreilles, pour le nez et… tandis que certains chevaux intrigués par l’objectif de mon appareil s’approchent de moi, il y en a aussi pour mes mains qui caressent leur poil tâché de boue, couvert de sel. Discrètement, je capture quelques postures.

Photo : Cheval camargue baignant dans la lumière du soleil levant
Photo : Comme un rêve de cheval Camargue
Photo : Cheval camargue qui poursuit son chemin dans la lumière du soleil

Arrive un moment où, en tant que photographe et en tant qu’être humain, vous perdez toute attache au réel pour vivre comme un rêve éveillé. Emporté par la lumière de ce lever de soleil éclatant, j’ai l’impression de ne faire bientôt plus qu’un avec le troupeau de chevaux Camargue. Leur robe blanche irait presque jusqu’à se fondre dans la lueur du ciel et se dessinent en contre jour des fantômes aux contours illuminés.

Puis voilà qu’une jument me fait redescendre sur terre. Sans crainte, elle s’approche rapidement et m’écarte poliment de son chemin, suivie par deux autres dames. Elles avancent tout droit en direction du clos qui, à plusieurs centaines de mètres de là, renferme les mangeoires pleines de foin. Le reste du troupeau se met alors en route. Les uns derrière les autres, rien ne semble pouvoir les arrêter. Le rendez-vous de 9h sera bel et bien honoré. Il ne me reste plus qu’une chose à faire. Suivre le mouvement.

Photo : à quelques centaines de mètres, le troupeau de camargue trouvera sa nourriture
Photo : les chevaux camargue se suivent en file indienne
Photo : un cheval camargue dans les marais s'est enlisé pour boire

J’accompagne tranquillement les chevaux le long du chemin quand deux petits jeunes commencent à se prendre le bec derrière moi. Je les observe du coin de l’oeil et les voyants tête en avant, oreilles couchées, je fais un large pas de côté, juste à temps pour anticiper leur départ au galop. Ils passent à pleine vitesse à quelques centimètres de moi, je glisse légèrement en contre bas dans un buisson. Un peu secoué, je me retourne. Les quatre membres enfoncés dans la terre gluante du marais, un cheval est resté en arrière pour s’abreuver quelques minutes. Le voilà qui me regarde l’eau encore ruisselante au bout de ses lèvres. Je ne saurais jamais ce qui pouvait lui traverser l’esprit à cet instant, mais je me rassurais tant bien que mal en lisant dans son regard un peu de compassion.

Je retrouverai finalement le troupeau un peu plus loin, agglutiné dans un paddock dans l’attente de l’homme qui viendra leur donner leur ration quotidienne de foin. Le soleil est désormais plus haut et chauffe encore un peu plus. La poussière soulevée par les bêtes fait perdurer l’atmosphère mystérieuse de ce matin de Décembre et je repars le coeur heureux, bien décidé à vous faire partager cet instant…

Jeremy Durand

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