Oliane de Banville, portrait d’une jument aveugle

En février dernier, j’ai commencé le tournage d’un film documentaire sur un jeune trotteur. Il devait subir une opération chirurgicale importante et je m’apprêtais à le suivre pendant plusieurs mois, depuis la table d’opération jusqu’à son complet rétablissement. Nous sommes désormais au mois de Décembre et pour terminer le tournage de ce film, je viens de me rendre pour la première fois chez l’éleveur qui l’a fait naître, en Normandie.

Je ne vais pas vous raconter mon film puisque celui-ci arrive à peine sur la table de montage. En revanche, je voulais vous présenter cette semaine l’histoire d’un autre cheval du même éleveur. Une jument, Oliane de Banville, que j’ai donc rencontré il y a quelques jours à peine…

Photo : Oliane de Banville, cheval dans son pré, à Catz, en Normandie

Tout a commencé il y a 14 ans, lorsque sa mère, Harbellia, fut retenue au tirage au sort pour une saillie d’avec le mythique Workhaolic USA. Une telle opportunité ne se rate pas et le succès de l’opération a fait la joie de l’éleveur, d’autant plus que tout s’est parfaitement déroulé jusqu’à la naissance. C’est ainsi qu’est née en fin d’hiver 2002 Oliane de Banville.

La mère n’a pas rejeté sa fille, au contraire. Mais un problème plus important encore marque le début d’une histoire difficile. Malgré le poulinage, Harbellia ne produit pas de lait et sa pouliche a beau tirer sur les mamelles, impossible de trouver de quoi se nourrire. Impossible aussi de se procurer le colostrum, ce premier lait indispensable au renforcement de ses défenses immunitaires. Les vétérinaires sont unanimes, Oliane ne survivra pas.

Mais l’éleveur ne veut pas baisser les bras. Chaque jour et chaque nuit, il reste au chevet de la pouliche pour la nourrir de lait, attentif à ses demandes, tout en gardant une certaine distance avec l’animal pour ne pas rompre le lien naturel et maternel qui unit mère et fille. A force d’amour et de persévérance, quelques mois plus tard, déjouant tous les pronostics, Oliane avait rattrapé son retard et se portait à merveille au milieu des autres poulains.

Photo : Oliane de Banville, cheval aveugle

Puis vint le temps du débourrage qui s’effectue, comme pour tous les chevaux de l’élevage, du côté de Rennes. En quelques semaines, Oliane a développé un problème à l’oeil gauche. Là encore, les spécialistes sont venus la voir mais il leur est difficile de poser un diagnostic. Cela a commencé par une inflammation qui disparut quelques temps plus tard. Puis le problème est revenu pour laisser Oliane définitivement borgne. Malgré tout, elle suivit un entraînement tout à fait ordinaire pour un cheval de sa catégorie et elle trouva même la force de courir et de gagner l’année de ses 3 ans sur le plus estimé des hippodromes de trot : Vincennes.

Une dizaine de courses se sont ainsi succédées. Lors de l’une d’entre elles, Oliane a commencé à montrer de drôles de trajectoires. Puis un matin, la jument sort de la piste d’entraînement et, heureusement mise au pas, se dirige tout droit sur un mur. Rien de normal dans tout cela et le personnel des écuries s’aperçoit rapidement qu’elle ne voit plus non plus de son deuxième oeil. Sa carrière en course est terminée.

Photo : Oliane de Banville, l'odorat chez le cheval aveugle
Photo : Oliane de Banville, ouie d'une jument aveugle

De retour chez son éleveur, Oliane débutera une nouvelle vie de jument poulinière et donnera naissance à plusieurs produits, dont le cheval que j’ai pu suivre pendant plusieurs mois pour le tournage de mon film. De par son infirmité et pour sa sécurité, Oliane ne vit pas avec le reste du troupeau. Elle dispose d’un paddock joliment fourni en herbe à quelques mètres de la maison de son éleveur et qu’elle partage avec une ânesse de plus de trente ans, compagne prévenante et rassurante.

L’on entend dire à propos des personnes qui perdent la vue qu’elles développent d’autant plus leurs autres sens. Tandis que je photographiais Oliane dans l’optique de vous raconter son histoire, il me semblait qu’il en allait de même pour elle. Elle étudiait le moindre bruit – le déclencheur de l’appareil photo lui fait dresser les oreilles – et venait sentir tout élément nouveau dans son environnement. Bien sûr, son pas était plutôt lent. Mais la manière qu’elle avait de pencher la tête en diagonale et de me « regarder » pendant que je prenais la photo, montre bien qu’elle est encore plus que jamais curieuse et sensible.

Jeremy Durand

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