Premiers pas en éthologie pour les Haras nationaux marocains

e suis actuellement à bord du train qui me mène d’El Jadida à Fès où je dois prendre mon avion pour revenir en France après une semaine passée au Maroc. Les fenêtres sont grandes ouvertes et même si ce n’est pas l’été, il fait suffisamment chaud pour quitter le manteau et la petite polaire qui m’ont été bien utiles les jours précédents. Le train prend tout juste son élan, j’ai donc six heures devant moi pour vous parler de la naissance d’un chouette projet au sein des Haras nationaux marocains.

Lors de mon dernier séjour dans ce pays il y a deux mois (voir le reportage sur Lorenzo au salon du cheval d’El Jadida !), je vous avais emmenés au Haras de Meknès pour une sélection de chevaux par ma compagne, Gwladys Lecarpentier, dans le cadre de son travail. Au travers de son entreprise Ekinatural, elle s’est vue confiée par la Société Royale d’Encouragement du Cheval, présidée par M. Omar Skalli, la mission de former une petite équipe aux techniques dites éthologiques d’éducation du cheval. Une mission qui s’inscrit dans le cadre d’une stratégie de développement du bien-être des étalons marocains Barbes et Arabes-Barbes, patrimoine national cher à ce peuple cavalier.

Je profite donc de cette semaine à ses côtés, pour vous faire suivre l’évolution de son travail. Accueillie par le Haras National d’El Jadida, l’instructrice a récemment formé un groupe de quatre élèves-chuchoteurs et cinq étalons d’environ trois ans. Mercredi matin, j’ai eu le plaisir de me joindre à une matinée de formation…

Photo : Gwladys Lecarpentier donne un exercice théorique dans la sellerie du Haras d'El Jadida
Photo : Les étudiants en équitation éthologique sortent leur cheval des écuries

Le Haras est situé à l’entrée d’El Jadida en direction de Casablanca. Orienté face à l’océan dont les plages ne se trouvent qu’à quelques dizaines de mètres, l’ensemble reconstruit récemment est parfaitement harmonieux et représente un cadre de travail idyllique.

Chaque semaine est organisée selon un planning pédagogique défini à l’avance. Nous sommes arrivés peu après huit heure et comme chaque matin, les chevaux sont lâchés une heure aux paddocks afin de pouvoir nouer un contact visuel et s’exprimer en toute liberté. Gwladys en profite pour leur rendre une petite visite, s’approcher d’eux, vérifier que tout va bien, et d’une certaine manière tisser un peu plus les liens qui l’unissent à ces jeunes entiers. Puis, vers neuf heures, les quatre étudiants sont chargés de ramener les chevaux aux écuries et de les affourager. Pendant que les bêtes se remplissent gentiment la panse, les cours théoriques sont dispensés dans la salle de formation. L’instructrice énonce ensuite les objectifs techniques du jour et chaque élève-chuchoteur débute la journée d’apprentissage avec son cheval.

Photo : Gwladys Lecarpentier donne un cours au milieu de la carrière du Haras d'El Jadida
Photo : Gwladys Lecarpentier montre à son élève comment réaliser un exercice
Photo : Séance d'apprentissage en équitation éthologique au Haras d'El Jadida

Le soleil brille particulièrement fort au milieu de la carrière sans qu’il ne fasse trop chaud. La zone d’exercices est matérialisée par un dispositif de plots qui, ni trop proches, ni trop éloignés, permettent une certaine forme de communication entre les stagiaires équins et humains. La formation a concrètement débuté il y a moins d’un mois. Le travail se fait donc encore à pied, ce que Gwladys appelle les fondations. Observant la séance depuis l’extérieur de la carrière, je remarque que les jeunes entiers ne manquent pas de caractère et que les élèves-chuchoteurs sont sur leur garde. Gwladys m’expliquera ensuite que ces chevaux, de par leur conditionnement d’étalons, manquent parfois de codes sociaux. Il est donc important qu’une telle formation s’étale dans le temps pour pouvoir travailler en finesse et gagner progressivement la confiance et le respect de ces futurs reproducteurs. Les étudiants sont studieux, très concentrés. Gwladys est là pour les accompagner, leur montrer les bons gestes et les attitudes favorisant la compréhension du travail par l’animal. Elle s’assure enfin que chacun assimile parfaitement ce qu’il est en train de faire et pourquoi, malgré la barrière de la langue.

Le cinquième étalon, resté au box, est en fait l’élève qu’a personnellement choisi de travailler Gwladys pour donner à ses stagiaires un repère concret sur les objectifs à atteindre au cours de la formation. Tout en sachant que chaque couple homme/cheval évolue à son rythme.

Photo : exercice d'équitation éthologique - désensibilisation au stick
Exercice d'équitation éthologique - respect de l'espace personnel
Photo : exercice d'équitation éthologique - bouger sous la contrainte la plus légère possible

C’est de manière intuitive d’abord que cette notion de couple homme/cheval, importante pour Gwladys s’est créée. Elle essaye d’associer humains et equins en fonction de leur tempérament, de leur profil émotionnel et physique. Ce point là m’intéressant tout particulièrement, je lui demande une fois congé donné à tous les étudiants, d’appronfondir cela ensemble et de passer au petit jeu du portrait. Nous avons donc quatre hommes : Hicham, Driss, Adil et Mohsin ; puis cinq étalons : Dloul, Dadda, Dikken, Damam et Darkaoui.

Hicham et Dloul : Hicham communique naturellement de façon très douce et possède une patience à toute épreuve. Gwladys a donc choisi de l’associer à Dloul qui fait preuve d’une hyper-sensibilité tactile. Sa désensibilisation est une quête qui s’inscrira sur le long cours. Elle espère donc qu’Hicham saura le mettre progressivement en confiance.

Photo : Hicham - étudiant de la formation SOREC en équitation éthologique
Photo : Hicham et son cheval Dloul

Driss et Dadda : Driss a cette formidable qualité de garder son calme en toutes circonstances. Dadda est quant à lui un cheval compliqué, oscillant entre inhibition (peu de réponses aux sollicitations) et réactions explosives. Driss saura donc gérer le comportement agonistique de Dadda. Le challenge pour lui sera de faire en sorte que son compagnon trouve un juste équlibre dans ses réponses. Réciproquement, Dadda poussera Driss à faire preuve quand cela s’impose de plus de fermeté.

Photo : Driss, étudiant de la formation SOREC en équitation éthologique
Photo : Driss et son cheval Dadda

Adil et Dikken : Adil est un grand perfectionniste. Dikken est un cheval généreux et volontaire. Son énergie devrait servir Adil, dans un souci de souvent vouloir trop bien faire, à mieux gérer les complications.

Photo : Adil, étudiant de la formation SOREC en équitation éthologique
Photo : Adil et son cheval Dikken

Mohsin et Damam : Mohsin, qui a récemment intégré la formation, est le cadet de l’équipe. Il s’est associé naturellement à Damam, jeune arabe-barbe qui est le plus curieux de tous avec une prédisposition pour l’élégance dans ses allures. La légèreté de Mohsin, tant en terme de poids que dans sa manière de monter, conviendra parfaitement à la morphologie, et notamment au dos, de Damam. Ce jeune couple fougeux devrait nous réserver quelques belles surprises.

Photo : Mohsin, étudiant de la formation SOREC en équitation éthologique
Photo : Mohsin et son cheval Damam

Je décide de terminer avec ce dernier couple que forment Darkaoui et notre chuchoteuse. Gwladys voit ce jeune barbe comme très prometteur mais il s’avère aussi le plus compliqué à gérer. Plutôt dominant, il possède de bonnes capacités d’apprentissage. En revanche, sa vivacité d’esprit ne laisse pas la place à l’erreur. Son potentiel, à double tranchant, pourrait être vite gâché.

Jour après jour, les liens se renforcent entre les élèves-chuchoteurs, leurs chevaux et la formatrice. Au sein de cette équipe, tout esprit de compétition est exclu. En évoluant à leurs côtés, je découvre une aventure entre humains et équins qui va bien au-delà du pur enseignement technique. Je ressens en trame de fond une éthique qui vise à élever l’homme et le cheval vers plus d’harmonie. Déjà les étudiants parlent autour d’eux de leur apprentissage et suscitent l’intérêt et la curiosité. La démarche encore embryonnaire est vouée, beaucoup l’espèrent, à se répandre petit à petit dans les moeurs des différents corps de métiers.
Je vais déjà devoir quitter le train et prendre mon avion. Je vous laisse donc sur une dernière image de Gwladys et du cheval Dikken, pleine de complicité. En attendant de revenir dans quelques semaines pour voir encore comment les choses ont évoluées, je vais présenter mes travaux au marché de Noël des Saintes Maries de la Mer jusqu’au 3 janvier. Peut-être nous y retrouverons nous…

Photo : Gwladys Lecarpentier d'Ekinatural et le cheval Dikken
Jeremy Durand

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